La repentance, une nécessité spirituelle2 S 12.1-13 / Lc 5.1-11 / 1 Jn 1.5-9 Quel est le résumé de la prédication de Jésus en une phrase ? Le temps est accompli et le règne de Dieu est proche. Repentez-vous et croyez à la bonne nouvelle. (a) Celle du Baptiste ? Repentez-vous car le règne des cieux s’est approché… Produisez du fruit digne de la repentance… Déjà la cognée est mise à la racine des arbres.(b) Et la première prédication des apôtres après le départ de Jésus ? Repentez-vous et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ.(c) Autant dire que la repentance est à chaque commencement dans le Nouveau Testament. Avant d’en approfondir le sens, il est bon de vérifier qu’elle n’est pas tombée du ciel dans la bouche du Baptiste mais qu’elle s’enracine dans la tradition du Premier Testament. La repentance dans le Premier TestamentLe Premier Testament raconte l’histoire de deux grands criminels : le premier s’appelle Caïn, et le second… David.
Caïn est le premier meurtrier de l’histoire car il n’a pas accepté que son frère ait vu son sacrifice accepté à la différence du sien. Il s’est laissé envahir par sa jalousie et déborder par sa violence. David n’a pas résisté à la vue d’une jolie femme alors qu’il s’ennuyait dans son palais quand son armée était à la guerre. Il l’a faite venir dans son lit et s’est débrouillé pour faire tuer son mari quand elle a annoncé qu’elle attendait un enfant. Deux criminels qui ont pourtant une place différente dans la mémoire d’Israël car si Caïn est resté comme le premier fratricide de l’histoire, David est considéré comme un grand roi. Pourquoi dit-on du premier que c’est un ignoble assassin alors que le second est un modèle de spiritualité ? Cela ne vient pas d’une nature différente de leur faute mais de leur attitude différente Lorsque Dieu est allé voir Caïn pour lui demander ce qu’il avait fait, il a répondu : Suis-je le gardien de mon frère ? Avec David, Dieu a envoyé son prophète Nathan qui lui a raconté une histoire : Un riche avait de grands troupeaux et un pauvre n’avait qu’une brebis qu’il chérissait tendrement. Lorsqu’un ami est venu le visiter, le riche a préféré prendre la brebis unique du pauvre plutôt qu’une de son troupeau. En colère, David a demandé qui avait fait cela car il devait être puni. Lorsque Nathan a donné la clef de sa parabole : Cet homme, c’est toi, David a répondu : J’ai péché contre l’Éternel.(d) La différence entre Caïn et David tient en une phrase, une seule petite phrase : Suis-je le gardien de mon frère ? et : J’ai péché contre l’Éternel. Caïn a été l’homme de l’arrogance et David celui de la repentance. Dans le Psaume 32, David parle de la repentance comme d’une libération : Tant que je gardais le silence, mes os se consumaient, je gémissais sans cesse ; car jour et nuit ta main pesait sur moi, ma vigueur s'était changée en sécheresse d'été. Je t’ai fait connaître mon péché : Je n'ai pas couvert ma faute ; j'ai dit : Je reconnaîtrai mes transgressions devant le Seigneur ! Et toi, tu as pardonné ma faute, mon péché.(e) C’est pourquoi il peut s’écrier : Heureux celui dont la transgression est pardonnée, dont le péché est couvert !(f) Dans la pensée biblique, la repentance va plus loin que la simple confession des péchés, elle s’accompagne de la conversion de notre personne. La différence entre la repentance et l’excuse c’est que l’excuse dit : « Pardonne-moi car je regrette ce que j’ai fait » alors que la repentance dit : « Pardonne-moi car je regrette ce que j’ai fait… et je change de comportement. » Dans le vocabulaire biblique, le mot repentance, se dit aussi conversion ou changement radical. Le mot hébreu qu’on traduit par repentance, techouva, signifie aussi retour – se retourner vers Dieu – et réponse, répondre à la grande question que Dieu pose à notre vie. Le mot grec, métanoïa, signifie étymologiquement changement de pensée, elle implique le changement de vie et de regard sur les gens et les choses. La repentance dans le Nouveau Testament Nous avons vu la dernière fois qu’une des façons de
susciter la repentance était l’annonce de la loi dans toute
son exigence. Nous retrouvons cette attitude dans la bouche du Baptiste qui
appelle à la repentance parce que le temps de Dieu est arrivé et
que le Jour du jugement est proche. Jésus a une inflexion un peu différente lorsqu’il appelle à se repentir parce que le règne de Dieu s’est approché, on pourrait dire : « Repentez-vous parce que la grâce est là ! » Ce qui conduit à la repentance, ce n’est pas la perspective du jugement mais l’annonce de la grâce. Nous en trouvons une belle illustration dans le récit de la pêche miraculeuse. Jésus demande à Pierre d’avancer en eau profonde et de jeter encore une fois son filet. Même si Jésus, en tant que charpentier, n’a pas une compétence folle dans le domaine de la pêche, Pierre obéit et jette son filet qui accroche un banc de poisson. Il commence à relever son filet qui est de plus en plus lourd. Il appelle une autre barque pour venir l’aider. Le texte dit qu’il y avait tant de poissons que les bateaux s’enfonçaient dans le lac. On imagine les cris, la joie, l’étonnement, l’exaltation, lorsque tout à coup Pierre s’arrête… et se prosterne aux pieds de Jésus : Seigneur, éloigne-toi de moi : je suis un homme pécheur.(g) La repentance ici, ne suit pas l’énoncé de la loi – elle n’est pas motivée par la proximité du jugement – elle est une conséquence de la grâce. Lorsque Pierre comprend que cette pêche miraculeuse est plus qu’un bon coup de filet mais qu’elle est un signe de la grâce, il se jette aux pieds de Jésus et se repent. Une illustration de cette compréhension se trouve dans une histoire qui appartient à la tradition musulmane. Elle raconte l’histoire d’un sage, Malik, qui avait pour voisin un jeune débauché aux mœurs dissolues. Après avoir longuement prié, le sage décide d’aller voir son voisin pour le reprendre et lui annoncer le jugement de Dieu. Ce dernier a répondu qu’il était l’ami de Dieu et que ce dernier était trop miséricordieux pour le punir de ses mauvaises actions. Le sage rentre chez lui, dépité de cet échec. Dans les mois qui ont suivi, le jeune voisin a poursuivi dans son mauvais comportement au point de susciter un vrai malaise chez Malik qui prend la décision de tenter une nouvelle chance afin de faire rentrer le débauché dans la juste voie. Alors qu’il est en chemin pour aller voir son voisin, Malik entend une voix qui descend du ciel : « Laisse mon ami tranquille ! » Il est bouleversé et se prépare à rentrer chez lui lorsque son jeune voisin sort de sa maison. Le débauché demande au sage pourquoi il a l’air si bouleversé et Malik raconte qu’il était venu pour lui faire des reproches mais qu’il en est maintenant incapable à cause de la voix qu’il a entendue. Le jeune débauché est bouleversé à son tour, il se repent et dit : « S'il est mon ami, je lui donnerai tout ce que j'ai ». Depuis ce jour, le voisin de Malik est devenu un grand serviteur de Dieu.(h) Ce récit qui met en scène un juste et un pécheur inverse les rôles : c’est le juste qui a tort et le pécheur qui témoigne de la grâce. Elle n’est pas sans rappeler la parabole du pharisien et du péager, ou la rencontre de Jésus avec la femme de mauvaise vie qui répand un parfum sur les pieds de ce dernier dans la maison d’un pharisien. Dans tous ces récits, ce qui fait la justice d’une personne, la justesse d’une attitude, ce n’est pas la bonne moralité mais la repentance. Comment se repentirDans le cadre de nos liturgies, le temps de la repentance va bien au-delà du simple fait de demander pardon pour les petites bêtises que nous avons faites, c’est une occasion de nous tourner tout entier vers Dieu, de revisiter notre histoire à la lumière de l’évangile, de recommencer notre conversion. Un sage est sur son lit de mort. Ses disciples sont autour de lui et lui posent une question : « Maître, que veux-tu qu’on fasse pour toi ? » Le sage répond : « Laissez-moi un moment, j’ai encore besoin de me repentir. » Les disciples lui disent : « de quoi veux-tu encore te repentir ? » Le sage de conclure : « On n’en a jamais fini avec la repentance », puis il ferme les yeux… pour toujours. On n’en a jamais fini avec la repentance car on n’est jamais totalement transparent à la présence de Dieu. C’est ce qui a fait dire à Jean dans son épître : Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous. Un Père du désert a fait la comparaison suivante : « Lorsqu'on cache les yeux d'un bœuf ou d'un âne, on peut le faire marcher en rond pour entraîner la roue d'un moulin. Mais si on laisse son regard dévoilé, il refuse de tourner autour de la meule. Il en est de même du démon avec l'homme. S'il se débrouille pour obscurcir son regard, il l'entraîne dans tous les péchés du monde. Mais si les yeux de l'homme restent ouverts, il peut facilement échapper aux pièges qui lui sont tendus. » La repentance est un exercice de lucidité, elle s’enracine dans l’honnêteté que nous nous devons à nous-mêmes, elle nous invite à relire notre vie sans complaisance. Il y a de multiples manières de rentrer dans la repentance, l’une d’entre elles consiste tout simplement à reprendre les trois premières questions que Dieu pose à l’humain dans le livre de la Genèse. Dieu a demandé à Adam : Où es-tu ? Dieu a dit à Ève : Pourquoi as-tu fait cela ? Dieu a interrogé Caïn : Qu’as-tu fait de ton frère ? Ces trois questions sont toutes simples et Dieu ne cesse de nous les poser. Nous pouvons les reprendre. Où es-tu, où en es-tu dans ta vie, dans ton histoire, dans ta marche, dans ta vocation, dans ta foi ? Pourquoi as-tu fait cela ? Pourquoi fais-tu ce que tu fais, vis-tu comme tu vis ? Es-tu capable de rendre compte de ton attitude et de tes gestes ? Qu’as-tu fait de ton frère ? Dieu t’a confié les prochains qui t’entourent, tes proches, tes voisins, tes collaborateurs… qu’en as-tu fait ? Celui qui est parfaitement au clair face à ces trois questions n’a pas besoin de repentance. Moi, j’ai besoin de me repentir. Pour terminer une histoire. Avant la création du monde, Dieu a fait plusieurs plans pour voir si le monde qu'il avait l’intention de créer allait tenir debout. Mais à chaque fois, le monde qu'il avait envisagé s'effondrait. Dieu a fait vingt-six tentatives, et elles se sont toutes soldées par des échecs. Alors Dieu a créé la repentance, c'est à dire le retour vers lui. À partir de ce moment seulement, le monde qu'il avait prévu de créer a tenu debout. C'est par le repentir de l'homme que le monde tient debout, sinon il s'effondrerait.(i) Ce que cette histoire dit du monde, nous pouvons le dire de notre Église. Le fondement qui lui permettra d’être Église du Christ est notre capacité à nous repentir. Nous pouvons enfin le dire de notre vie : comme le dit le théologien juif André Neher : La perfection de l'homme, c'est d'être perfectible.
(a) Mc 1.15. (b) Mt 3.2,8,10. (c) Ac 2.38. (d) 2 S 12.1-13. (e) Ps 32.3-5. (f) Ps 32.1. (g) Lc 5.8. (h) Raconté par Idries Shah, Sages d’Orient, Paris, Presse Pocket, coll. « L’âge d’Être » 4768, 1993, p.38. (i) André Neher, Jérusalem, vécu juif et message, Monaco, édition du Rocher, 1984, p.96 Pasteur Antoine Nouis
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