La loi et ses différentes dimensionsGa 3.23-28 / Mc 10.17-31 / Mt 7.24-27
Après avoir placé la grâce au commencement du culte, et avoir rendu grâce par la louange, les liturgies proposent une séquence de trois temps qui sont articulés les uns avec les autres selon un ordre différent. Certaines liturgies enchaînent la loi, la repentance et l’annonce du pardon, alors que d’autres commencent par la repentance et l’annonce du pardon et terminent par la loi. Dans le premier cas, la loi conduit à la repentance alors que dans le second, elle est une conséquence du pardon. Ces deux propositions montrent que nous pouvons avoir des lectures différentes de la loi. Une illustration biblique de cette pluralité se trouve dans l’épître aux Romains, lorsque l’apôtre dit, à quelques versets de distance : La loi, pour moi, a conduit à la mort, et : La loi est sainte juste et bonne(1). Il semble qu’à l’image de la langue d’Ésope la loi puisse être la meilleure ou la pire des choses. Il convient donc de distinguer entre les différentes compréhensions de ce terme. Les Réformateurs ont fait la distinction entre trois usages de la loi. 1 ère compréhension : la loi s’adresse à tous, aux chrétiens et aux païens La loi est sainte, juste et bonne car elle est nécessaire à toute vie en collectivité. Quand il n’y a pas de loi pour réguler les conflits, nous sommes sous le joug de la loi de la jungle – ou le régime des maffias – qui correspond à la domination du plus fort, ce qui est justement l’absence de loi. C’est dans ce contexte que Lacordaire a dit : « Entre le riche et le pauvre, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère. » La loi permet des relations qui ne reposent pas sur la force mais sur la justice. Le jour où j’ai reçu une contravention parce que j’avais été flashé par un radar automatique pour excès de vitesse, j’ai commencé par râler en disant que c’était injuste, que mon excès de vitesse était tout petit et que je n’avais mis en danger la vie de personne. Puis j’ai réfléchi, j’ai pensé aux milliers de vies sauvées par les limitations de vitesse – peut être que dans ces vies épargnées, se trouve celle d’un de mes proches ! – et j’ai fini par être reconnaissant que la loi m’oblige à réduire ma vitesse, même si, pour arriver à cette fin, elle a parfois besoin d’être dure avec moi. Lorsque Socrate a été condamné à mort
pour avoir défendu une vérité qui dérange, ses
amis ont été profondément
choqués. L’un d’entre eux a organisé un plan pour
lui permettre de s’enfuir. Il a soudoyé ses gardes afin qu’ils
acceptent de fermer les yeux sur son évasion contre une certaine somme
d’argent que l’ami était prêt à débourser.
Socrate refuse en argumentant que ce plan va à l’encontre des
lois, et que la loi d’un pays est quelque chose de trop précieux
pour qu’on la détourne. L’ami argumente en disant que
sa condamnation est injuste mais Socrate répond que, si sa condamnation
est injuste, il ne faut pas répondre à l’injustice par
une autre injustice en refusant la décision de la loi(2).
Socrate a trop de respect pour la justice pour la mettre en balance avec
sa propre personne. On a souvent relevé que Jésus a relativement peu parlé de cette première compréhension de la loi. Il n’a rien dit sur les juges ou les tribunaux et lorsqu’un homme l’a interpellé pour lui demander de trancher une question d’héritage avec son frère, il a répondu qu’il n’avait pas été envoyé pour cela. À la différence du judaïsme ou de l’islam, il n’y a pas de droit chrétien : le droit canonique traite des questions internes à l’Église, pas du droit civil. La raison est que Jésus a vécu dans un monde régulé par une justice organisée par le droit romain. S’il n’a pas parlé des questions d’héritage, de commerce et de propriétés, c’est qu’elles étaient déjà organisées. On aurait tort de mépriser cette première dimension de la loi et je suis reconnaissant de vivre dans un pays organisé avec une police et une justice globalement intègres qui me permettent de vivre en sécurité, un système éducatif qui permet à mes enfants de faire des études et une protection sociale qui fait jouer la solidarité nationale auprès des victimes des accidents de la vie. Bibliquement, la plupart des commandements de la seconde table des dix paroles relèvent de cette première catégorie. Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, ni de vol, tu ne porteras pas de faux témoignages sont des commandements qui s’inscrivent dans cette première compréhension de la loi. Ce sont des commandements qui s’appliquent à tous, ils ne nous concernent pas en tant que chrétien mais en tant que citoyen. Et quand je suis au culte, je demeure un citoyen, c’est pourquoi je prie pour les autorités qui nous gouvernent et je rends grâce d’avoir le privilège de vivre dans un monde de droit. On entend dire parfois que l’évangile abolit la loi, ce qui est vrai ; et qu’on n’a donc plus besoin d’annoncer la loi, ce qui est faux. Un passage de l’épître aux Galates dit : Ainsi la loi a été un précepteur (pour nous conduire) à Christ, afin que nous soyons justifiés par la foi. La foi étant venue, nous ne sommes plus sous ce précepteur(3). Le précepteur était à l’époque l’esclave chargé de conduire l’enfant jusqu’au maître qui devait l’enseigner. Dire que la loi est un précepteur qui conduit au Christ, c’est dire que l’évangile est postérieur à la loi et non antérieur. Il faut passer par la loi avant d’arriver à l’évangile. Chaque fois que nous invoquons la liberté chrétienne pour vivre en deçà de la loi, nous sommes des fornicateurs de l’évangile qui prenons prétexte de la liberté chrétienne pour nous exonérer des exigences de la loi. 2 ème compréhension, la loi conduit à la grâce Si la loi est antérieure à l’évangile, cela ne veut pas dire qu’elle conduit automatiquement à l’évangile… il arrive même qu’elle s’y oppose. Lorsque Paul a dit que la loi était sainte juste et bonne, il a aussi dit que, pour lui, la loi a conduit à la mort. Cette expression n’est pas une figure de style, Paul parle ici de son expérience personnelle. Lorsque l’apôtre a été rejoint par le Christ sur le chemin de Damas, il n’était pas un homme déchiré par sa conscience en quête de Dieu : il était tranquillement certain de son salut. Il décrit sa situation d’alors dans l’épître aux Philippiens : Circoncis le huitième jour, de la lignée d'Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu né d'Hébreux; quant à la loi, pharisien ; quant à la passion, persécuteur de l'Eglise; quant à la justice de la loi, irréprochable(4). Paul se considère comme irréprochable quant à la justice de la loi… mais cette impeccabilité l’a conduit à persécuter l’Église de Dieu ! Cette description nous aide à comprendre le drame qui a été au fondement de sa vocation : ce qu’il croyait, en toute honnêteté, faire pour Dieu, il s’est rendu compte qu’en fait, il le faisait contre Dieu en persécutant son Église. Quant il dit que la loi l’a conduit à la mort, il ne ment pas. La loi est nécessaire mais la loi a tendance à se pétrifier pour se transformer en légalisme. Lorsqu’on fait des efforts pour suivre la loi, pour vivre selon la volonté de Dieu… au bout d’un moment on en vient à considérer qu’on est juste et bon et que si tout le monde se comportait comme nous, le monde irait mieux. La loi nous conforte dans notre propre justice… dans le langage biblique, elle fait de nous des pharisiens. Les pharisiens sont souvent des hommes remarquables, d’une grande piété ; le problème des pharisiens, c’est qu’ils se comparent aux autres. IL est très difficile d’être sérieux dans sa foi sans devenir pharisien. Charles Péguy a une belle formule pour évoquer cette dérive, il écrit que la morale est un enduit qui nous rend imperméable à la grâce ce qui fait que les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce. Si vous avez un bel enduit, vous pouvez verser dessus toute l’eau que vous voulez, elle ne pénétrera jamais. L’exemple biblique de celui qui ne mouille pas à la grâce est le jeune homme riche qui fait une vraie demande à Jésus : Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? mais qui est complètement enfermé dans sa propre justice : il a observé tous les commandements depuis son plus jeune âge. Il ne reste à Jésus qu’à radicaliser le commandement pour le mettre face à son échec : Il te reste encore une toute petite chose à faire : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et suis-moi. Et si le jeune homme avait obéi à cette loi, Jésus aurait continué : Il te reste encore une chose, va et livre ton corps au feu. Le but de Jésus n’est pas de faire de son interlocuteur un martyr mais de déchirer l’enduit de morale qui l’empêche de mouiller à la grâce. Dans le sermon sur la montagne, Jésus a radicalisé la loi : Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commet un meurtre sera passible du jugement. Mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement… Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère. Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme de façon à la désirer a déjà commis l'adultère avec elle dans son coeur. Si ton oeil droit doit causer ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi(5). Face à ces commandements, qui peut encore se déclarer juste ? Tu n’as pas commis de meurtre ? C’est bien et ne t’es-tu jamais mis en colère ? Tu n’as jamais trompé ta femme ? C’est bien, mais n’as-tu jamais convoité ? Le positionnement de la loi avant la repentance dans le déroulé de nos liturgies s’inscrit dans cette dimension. L’énoncé de la loi a pour but de déchirer la pellicule de moralisme que nous portons, de nous conduire à être honnêtes avec la vérité de notre vie et à reconnaître que nous ne sommes pas justes devant Dieu. La loi nous fait tomber pour que nous soyons ramassés, elle nous salit pour que nous soyons nettoyés. 3 ème compréhension, la loi comme conséquence de la grâce Après avoir dit que la loi, sainte juste et bonne, l’avait conduit à la mort, Paul dans l’épître aux Romains ne renonce pas à inviter ses interlocuteurs à vivre selon la volonté de Dieu. La dernière partie de son épître, à partir du chapitre 12, évoque la vie nouvelle. Elle commence par le verset qui dit : Ne vous conformez pas à ce monde-ci, mais soyez transfigurés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréé et parfait(6). Dans nos liturgies, la loi est parfois dite après la grâce, comme une conséquence de la grâce. Elle est alors un discernement pour repérer l’appel que Dieu pose sur nos vies et la façon dont nous sommes invités à y répondre. La foi n’est pas qu’une question de conviction intérieure ou d’expérience spirituelle, c’est une vie. Prenez l’illustration de la maison construite sur le roc ou sur le sable. Quelle est la différence entre les deux maisons ? L’un des bâtisseurs a-t-il écouté la parole de Dieu et pas l’autre ? Non, ils ont tous les deux écouté la parole. Le premier, qui a construit sa maison sur le roc a écouté la parole, et l’a mise en pratique alors que celui qui a bâti sa maison sur le sable a écouté la parole et ne l’a pas mise en pratique. Ce qui fait la solidité de la maison, ce n’est pas l’écoute mais la mise en pratique de la parole. C’est pourquoi la loi, ou la volonté de Dieu, est rappelée après l’annonce de la grâce. La vie chrétienne est une vie et toute une partie de l’évangile ne peut se comprendre que s’il est vécu. Dans un passage polémique de l’évangile de Jean, Jésus répond aux religieux qui l’interrogent : Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtra si mon enseignement vient de Dieu ou si mes paroles viennent de moi-même(7). En d’autres termes, la vérité de l’évangile est une question de vie. Je ne peux vous prouver, vous démontrer scientifiquement que l’évangile est une parole de vie, je ne peux que vous inviter à vivre l’évangile… et vous verrez si ce n’est pas une parole de vie. Péguy a écrit qu’on n’avait pas trop de toute une vie pour que l’eau qui a été versée sur notre tête le jour de notre baptême descende jusqu’à nos pieds. Il voulait dire par là que c’est le combat de toute une vie pour que la réalité de la grâce qui a été annoncée sur notre vie le jour de notre baptême arrive à imprégner la totalité de notre personne, pas seulement notre connaissance ou nos sentiments mais nos paroles et nos actes, notre regard et nos pensées, nos désirs et nos rêves. Si la grâce est comme une eau, notre être ressemble souvent à une éponge sèche. Nous avons besoin de la presser sous l’eau pour qu’elle s’imbibe progressivement jusqu’à devenir malléable et transpirante d’eau. C’est pourquoi nous avons besoin d’entendre et de réentendre l’appel à une vie renouvelée, une vie où l’Évangile n’est pas une lettre morte mais une lumière qui éclaire nos paroles, nos pensées et nos actions, afin de vivre ce que nous croyons et de devenir ce que nous sommes : des témoins de la grâce.
Pasteur Antoine Nouis 1 - Rm 7.10,12 2 - Platon, Criton 49c 3 - Ga 3.24-25. 4 - Phi 3.5-6. 5 - Mt 5.21-22,27-29. 6 - Rm 12.2. 7 - Jn 7.14-17. 8 - Charles Péguy, Notes conjointes, Paris, Gallimard, 1935, p.101. 9 - Raconté par Jean Vernette, Contes et paraboles de sagesse de l’Islam, Paris, Presses de la Renaissance, 2002, p.38
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