Le pardon de Dieu

Jo 1.1-3, 3.1-4.2 / Lc 19.1-10 / Rm 5.6-11

Nous avons défini la repentance comme un exercice de lucidité, la démarche qui consiste à être en vérité devant Dieu, avec notre foi et nos doutes, notre espérance et nos résistances, nos bonnes actions et celles dont on est moins fier. Quand nous nous présentons devant Dieu tels que nous sommes, Dieu nous répond tel qu’il est, et ce qui le définit en premier est le pardon.

Le pardon et la justification par la foi

Pour nous aider à comprendre ce que représente le pardon de Dieu, nous pouvons partir de l’histoire de Luther.

Jeune moine, Martin Luther a prononcé ses vœux dans l’ordre des Augustins, une congrégation religieuse particulièrement stricte. Ses premières années de couvent ont été employées à l’étude des Écritures, au point de devenir docteur en la matière. En même temps que ses études sur la Bible, Luther avait une quête spirituelle très forte, hanté par la question de savoir comment Dieu pouvait lui être favorable. Il multipliait les jeûnes, les veilles, les exercices spirituels et les privations corporelles pour essayer d’arriver au niveau de sainteté que Dieu, pensait-il, attendait d’un moine comme lui. Plus il multipliait les ascèses, plus Dieu lui paraissait lointain. Dans un de ses sermons, il évoque cette époque en écrivant à propos de Jésus : Quand je le regardais sur la croix, je croyais qu’il était pour moi comme la foudre. Quand on prononçait son nom, j’aurais préféré entendre nommer le diable(1). Dans un autre passage, il raconte qu’il ne supportait plus l’image du crucifix qu’il avait dans sa cellule de moine car il se sentait écrasé par tant de sainteté, au point qu’un jour, il a lancé son encrier sur son crucifix.

Dans sa quête, Luther butait régulièrement sur le verset de l’épître aux Romains qui dit : Je n’ai pas honte de l’évangile… en effet la justice de Dieu s’y révèle par la foi… selon qu’il est écrit : « Le juste vivra par la foi »(2). Pour lui, ce passage contenait une contradiction entre le mot évangile qui veut dire bonne nouvelle, et la justice de Dieu qui n’est pas une bonne nouvelle du tout. Comment le Dieu qui juge peut-il être une bonne nouvelle ? La justice et la notion de bonne nouvelle lui paraissaient parfaitement antinomiques. C’est en méditant la fin du verset, le juste vivra par la foi, que Luther a trouvé la réponse qui a été au fondement de la Réforme : la justice n’est pas une question d’attitudes mais de foi. La découverte réformatrice de Luther est que ce n’est pas l’homme qui se rend juste par ses œuvres, c’est Dieu qui le voit juste à cause de Jésus-Christ. Dieu voit l’humain à travers Jésus-Christ et, par Jésus Christ, il ne le voit pas tel qu’il est dans toutes les contradictions de son humanité mais glorieux, sans tache ni ride, saint et sans défaut pour reprendre l’expression de l’épître aux Éphésiens.(3)

Pour Luther, cette découverte a été tellement forte qu’il est devenu intransigeant dans la défense de sa découverte réformatrice. Il n’a plus supporté tout ce qui dans l’Église risquait d’occulter ce message fondamental de la grâce première de Dieu. C’est au nom du caractère premier de cette grâce que, cinq siècles plus tard, nous sommes encore séparés des catholiques !

Le message de la justification est le suivant : Si je suis juste, vertueux, croyant, généreux, humble et altruiste… je suis totalement aimé de Dieu. Si, à l’inverse, je suis injuste, pécheur, impie, avare, orgueilleux et égoïste… je suis totalement aimé de Dieu. L’amour de Dieu ne dépend pas de moi, ni de mes bonnes actions mais du regard favorable que Dieu pose sur moi.

J’espère que ce que je viens de vous dire vous a choqués… en effet cette déclaration est profondément injuste au regard de nos critères de justice. Le pardon est injuste car la justice n’induit pas le pardon mais la punition. En ce qui me concerne, je suis heureux de cette injustice car je préfère relire ma vie à partir du pardon de Dieu que de sa stricte justice !

Il y a un personnage biblique qui a été révolté par le pardon de Dieu et qui l’a fuit, au sens propre du terme, tant qu’il a pu : c’est le prophète Jonas. Lorsque Dieu l’envoie à Ninive, Jonas se sauve dans la direction opposée. On croit que c’est par peur que le prophète fuit l’appel de Dieu mais la véritable raison de son refus se trouve au début du dernier chapitre lorsqu’il dit : C’est ce que je voulais prévenir en fuyant à Tarsis. Car je savais que tu es un Dieu qui fais grâce et qui est compatissant, lent à la colère et riche en bienveillance, et qui regrettes le mal.(4) Ce qui a suscité la fuite de Jonas, ce n’est pas la peur de Dieu mais la crainte de son pardon : il ne veut pas que Dieu pardonne à Ninive car il trouve, et il a raison, que le pardon est injuste. Il faut dire que Ninive est la capitale des Assyriens, un peuple particulièrement cruel avec ses prisonniers. Jonas est tout à fait d’accord pour que Dieu punisse Ninive et il ne veut surtout pas qu’il pardonne à la ville.

En général, on est d’accord avec le pardon lorsqu’on en est le bénéficiaire et on est beaucoup plus réticent lorsqu’il nous est demandé ou lorsque ce sont nos ennemis qui sont pardonnés. C’est pourquoi nous avons toujours besoin d’apprendre que Dieu pardonne et que son pardon est pour tous car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.(5)

La croix

Comment pouvons-nous être assurés du pardon de Dieu ? Le Nouveau Testament répond en affirmant qu’il ne dépend pas d’une décision de Dieu – sur laquelle il pourrait éventuellement revenir – mais qu’il repose sur un acte qui a été posé. Lorsque nous étions encore sans force, le Christ, en son temps, est mort pour des impies, dit l’apôtre Paul.(6) Selon la théologie chrétienne, le signe du pardon de Dieu se trouve dans la mort de son fils.

Pour nous permettre de comprendre le sens de la croix, nous pouvons partir de l’opposition que nous avons déjà rencontrée entre la justice et la miséricorde. Ces deux notions s’opposent dans la mesure où, lorsqu’une faute a été commise, la justice appelle la punition et la miséricorde le pardon.

Cette opposition se retrouve dans les fêtes du début de l’année du judaïsme. Le premier jour de l’année s’appelle Roch Hachana et c’est le jour du jugement. Ce jour-là, Dieu siège sur son trône de justice et tous les hommes passent symboliquement devant lui afin que soient jugées toutes les actions commises dans l’année qui se termine. Cette fête est suivie par ce qu’on appelle les dix jours terribles pendant lesquels chacun est appelé à la repentance devant Dieu et à la réparation des fautes qui ont été commises envers des prochains. Au bout de ces dix jours, vient la fête de Kippour et ce jour-là, Dieu descend de son trône de justice pour siéger sur le trône de la miséricorde. Pour marquer le pardon de Dieu, un sacrifice est offert à Kippour qui représente l’expiation de toutes les fautes.

L’épître aux Hébreux interprète la croix à partir du sacrifice de Kippour en insistant sur le caractère unique et parfait du sacrifice. Si le sacrifice est parfait, cela veut dire que Dieu a définitivement quitté le trône de la justice pour ne plus siéger que sur celui de la miséricorde. À la croix, la justice est accomplie et il ne reste… que la miséricorde.

Cette lecture est intéressante car elle fait reposer le pardon de Dieu sur un acte. Il y a une chose que même Dieu ne peut pas faire, c’est de changer ce qui a été. Dieu ne peut pas faire que la croix n’ait pas eu lieu. À partir de la croix, on peut presque dire qu’il est lié à la miséricorde, que le pardon relève de l’être de Dieu. Depuis la croix, l’expression « Dieu est pardon » est un pléonasme.

Vous allez me dire : si Dieu est définitivement dans le pardon, pourquoi a-t-on besoin de repentance ? Nous pouvons vivre comme nous l’entendons puisque de toutes les manières Dieu pardonne ! Cette objection réduit le pardon à sa dimension juridique alors qu’il est beaucoup plus que cela : le pardon de Dieu est d’abord une question existentielle. Il ne me suffit pas de savoir que Dieu pardonne – la foi n’est pas une idéologie – il me faut le vivre. Si Dieu est pardon, je ne peux accueillir le pardon de Dieu que sur une faute confessée. Tant que je ne suis coupable de rien, je n’ai pas besoin de pardon et Dieu reste lointain.

Dans les cultes d’autrefois de l’Église réformée de France, on avait l’habitude de dire une confession des péchés attribuée à Calvin qui était radicale : « Seigneur Dieu, Père éternel et tout-puissant, nous reconnaissons et nous confessons devant ta sainte majesté que nous sommes de pauvres pécheurs. Nés dans l’esclavage du péché, enclins au mal, incapables par nous-mêmes de faire le bien, nous transgressons tous les jours et de plusieurs manières tes saints commandements, attirant sur nous, par ton juste jugement, la condamnation et la mort… » À cette confession radicale répondait une déclaration du pardon tout aussi radicale : « C’est une parole certaine, et digne d’être reçue avec une entière assurance, que Jésus Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs dont je suis le premier. » Et le pasteur poursuivait en déclarant : « Fondé sur cette promesse, en tant que serviteur de Jésus Christ, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, à ceux qui se repentent et qui croient, j’annonce ici le pardon de Dieu et j’atteste l’absolution de leurs péchés. » La radicalité du péché était suivie de la radicalité du pardon. C’est à la hauteur de la reconnaissance de son péché que se vit la réalité du pardon.

Nous avons vu lors de la dernière méditation que les plus grands pécheurs pardonnés étaient les plus proches de Dieu. Dieu ne nous appelle pas à la petitesse – petits péchés et petits pardons – mais à la grandeur : à être de grands pécheurs pardonnés. Cette articulation évangélique est évoquée dans la lettre de Martin Luther à son ami Philippe Melanchthon : «  Sois un pécheur, et pèche vigoureusement ; mais, avec plus encore de vigueur, crois et sois heureux dans le Christ qui vaincra le péché, la mort et le monde… Pour cela il ne nous sera pas tenu compte de nos péchés, même si nous devions tuer et forniquer des milliers et des milliers de fois chaque jour. »(7)

Vivre en pécheur pardonné

Parce que Dieu est pardon, nous avons le droit d’être pécheur et nous pouvons être nous-mêmes, ce qui va nous conduire à l’autre sens du mot justification. Nous avons dit que la justification par la foi signifiait que notre pardon ne résidait pas en nous mais en Dieu. Le verbe justifier évoque aussi le regard que nous portons sur notre vie. Qu’est-ce qui justifie notre vie, devant quoi, devant qui devons-nous nous justifier ?

Habituellement, nous nous justifions dans le regard et l’approbation des autres. Une enquête a été faite auprès de lycéens dans laquelle on leur demandait ce qu’ils voudraient être quand ils seraient plus grands. Parmi les réponses proposées, les deux tiers ont choisi : quelqu'un de célèbre.(8) Est-ce qu’on mesure bien la pauvreté de cette réponse qui dit : « Peu importe qui je suis du moment que je suis célèbre, que les gens me reconnaissent ! » Outre le fait que ce n’est pas obligatoirement très agréable d’être quelqu'un de célèbre, cette réponse induit que la valeur d’une vie dépend du nombre de personnes qui me connaissent. Ce sont les autres qui justifient ma vie. L’évangile nous apprend que ce ne sont pas les autres mais Dieu qui me justifie, ce qui est le gage de ma liberté.

Un personnage qui était célèbre mais pas très heureux, c’est Zachée. En tant que collecteur d’impôts, tout le monde le connaissait à Jéricho... et le connaissait même trop bien. Que s’est-il passé lorsque Dieu est passé devant lui et lui a demandé de demeurer dans sa maison ? Zachée a accueilli le pardon dans sa maison. Lorsque Jésus lui a dit qu’il était, lui aussi, un enfant d’Abraham(9), cette déclaration ne faisait pas de Zachée un fils d’Abraham, il l’était déjà, mais la conséquence a été immédiate : Zachée a commencé à vivre ce qu’il était.

Pour éclairer notre relation au pardon, nous pouvons reprendre l’image de la maison. Notre vie est comme une maison et le pardon de Dieu est le soleil. Le soleil est là mais nous devons ouvrir les fenêtres de notre maison pour laisser le soleil éclairer l’intérieur de notre personne. Tant que les volets sont fermés, il ne sert à rien que le soleil brille au dehors. La repentance est la démarche qui consiste à ouvrir les volets des différentes pièces de notre maison pour laisser le soleil de Dieu se poser sur les différents compartiments de notre histoire.

Bonhoeffer a écrit : « Voici que la grâce de l'Evangile, si difficile à comprendre aux gens pieux, nous met en face de la vérité et nous dit : Tu es un pécheur, un très grand pécheur, incurablement, mais tu peux aller, tel que tu es, à Dieu qui t'aime. Il te veut tel que tu es, sans que tu fasses rien, sans que tu donnes rien, il te veut toi-même, toi seul... Réjouis-toi ! En te disant la vérité, ce message te libère. Dieu veut te voir tel que tu es pour te faire grâce. Tu n'as plus besoin de te mentir à toi-même et de mentir aux autres en te faisant passer pour sans péché. Ici, il t'est permis d'être un pécheur, remercie Dieu. » Parce que Dieu est pardon, nous pouvons être en vérité devant nous-mêmes et devant les autres et nous n’avons plus besoin de chercher la valeur de notre vie ailleurs que dans la liberté offerte par l’évangile.

 

Le roi repentant

Dans la Bible, un autre roi remarqué par sa repentance est Manassé, le fils d’Ezéchias, qui a commis toutes les abominations possibles. Il a sacrifié aux idoles, pratiqué l’astrologie, eu recours aux enchantements et à la sorcellerie, il a introduit des statues dans le Temple et a fait passer ses enfants par le feu en offrande aux idoles.(10) Lorsque des ennemis ont menacé son royaume, le roi a été fait prisonnier et envoyé à Babylone. Alors Manassé s’est souvenu de Dieu parce que, d’après le Talmud, il s’est souvenu de son père qui lui citait ce passage du Deutéronome : Au sein de ta détresse, quand tu auras essuyé tous ces malheurs… tu reviendras vers le Seigneur ton Dieu et tu écouteras sa voix ; car le Seigneur ton Dieu est un Dieu compatissant qui ne t’abandonnera pas… il n’oubliera pas l’alliance qu’il a jurée à tes pères.(11)

Manassé a donc décidé de se repentir pour voir si Dieu était bien compatissant et s’il était capable de le pardonner. Le commentaire raconte que lorsque le roi a prononcé sa prière, les anges ont essayé de l’intercepter pour éviter qu’elle n’arrive jusqu’à Dieu. Ensuite ils ont plaidé contre Manassé devant Dieu : « Maître de l’univers, n’oublie pas qu’il a introduit des idoles dans le Temple ! » Mais Dieu a répondu : « Si je n’accepte pas son repentir, alors je ferme la porte à tous les autres pénitents. » La Bible conclut : Le Seigneur l’exauça : il écouta sa supplication et le fit revenir à Jérusalem dans son royaume. Ainsi Manassé reconnut que c’est le Seigneur qui est Dieu.

 

1 - Cité par Richard Stauffer, La réforme, Presses Universitaires de France (Que sais-je N°1376), Paris, 1974, p.12

2 - Rm 1.16-17

3 - Eph 5.27.

4 - Jo 4.2.

5 - Mt 5.45.

6 - Rm 5.6.

7 - Lettre de Martin Luther à Philippe Mélanchthon du 1 er août 1521.

8 - Rapporté par Joseph Campbell, Puissance du mythe, Paris, J’ai lu, 1991, p.224.

9 - Lc 19.9.

10 - 2 Ch 33.5-7.

11 - Dt 4.30-31.

 

Pasteur Antoine Nouis

 

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