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La prédication Ps 8 / Lc 24.13-35 / Rm 10.14-17
Dans L’étoile de la rédemption, Franz Rosenzweig
raconte que si, à Francfort, le Main s’arrêtait de
couler le jour du sabbat, tous les Juifs de là-bas s’empresseraient
de respecter le sabbat, et peut-être les plus médiocres
seraient-ils les plus pieux. Pour éviter cette situation, il ne
reste à Dieu qu’une chose à faire : cacher son jeu
afin que ce soit librement que l’homme lui accorde sa foi et sa
confiance. Si Dieu se cache, c’est qu’il n’est pas
une évidence. Si Dieu se cache, il nous appartient de le chercher
de le découvrir, de partager notre quête et nos découvertes.
C’est ce que nous faisons lorsque nous nous mettons à l’écoute
de la parole prêchée lors de nos cultes. Comment connaissons-nous Dieu ? Que mettons-nous derrière le mot Dieu ? L’attitude naturelle
consiste à se construire une image de Dieu à partir de
notre humanité. Nous partons de l’humain et nous considérons
tout ce qui est limité en lui : l’humain est petit, il ne
sait pas tout, il ne peut pas tout, il est contradictoire et il est mortel.
Cette description permet de laisser apparaître en négatif
le portrait d’un Dieu grand, qui sait tout, qui peut tout, qui
est un et qui est immortel. Nous nous forgeons une compréhension
préétablie de Dieu et nous plaquons sur ce portrait l’image
du Dieu de l’évangile.
Cette parabole est une illustration de l’aphorisme de Voltaire
disant que Dieu a fait l’homme à son image et que ce dernier
le lui a bien rendu, c'est à dire qu’il a fait Dieu à l’image
de l’homme. Réfléchissons cinq minutes. Si Dieu est, il est le créateur du temps et de l’espace. La création du monde date de milliards d’années, chiffre que nous sommes incapables d’appréhender ; et l’univers se mesure en milliards d’années lumière, distance que nous sommes encore moins capables de nous imaginer. Pour nous donner une idée de cette dimension, prenons conscience de la dimension de notre système solaire : réduisons les distances et ramenons la terre à un mètre du soleil, la planète la plus éloignée, Pluton, serait à quarante mètres du soleil. Maintenant ramenons la taille du système solaire – notre soleil et ses planètes – à une bille d’un centimètre de diamètre. Sur cette bille la terre serait à un quart de millimètre du soleil et l’univers aurait encore un diamètre de cent cinquante millions de kilomètres, soit la distance qui sépare la terre du soleil. Les œuvres de Dieu ont des dimensions que nous ne pouvons imaginer et nous aurions la prétention, par notre intelligence, de dire quelque chose à son sujet ? Pouvez-vous imaginer une fourmi discuter avec Einstein sur la théorie de la relativité ? Hé bien, la distance qui nous sépare de Dieu est des milliards de fois plus importante que la distance qui sépare une fourmi du plus grand des savants humains. Et vous voulez qu’on dise quelque chose de pertinent sur Dieu ? Cette démarche est impossible… mais comment faire autrement ? L’autre démarche qui est à notre disposition consiste à renoncer à toutes les idées préconçues que nous avons sur Dieu pour nous mettre à l’écoute de ce que Dieu a dit à son sujet. Le fondement de la foi protestante consiste à croire que le moyen que Dieu nous a laissé pour que nous le connaissions est la Bible. La Bible ne nous dit pas tout sur Dieu mais elle nous dit tout ce que nous avons besoin de savoir à son sujet, et cela nous suffit. En dehors de la Bible, tout ce que nous savons sur Dieu tient de la spéculation de la fourmi. En écoutant ce que dit la Bible sur ce Dieu immense, nous entendons
le Psaume qui dit : Quand je regarde tes cieux,
ouvrage de tes mains, le lune et les étoiles que tu as établies : Qu’est-ce
que l’homme pour que tu te souviennes de lui, et le fils de l’homme
pour que tu prennes garde à lui ? Tu l’as fait de peu inférieur à Dieu,
et tu l’as couronné de gloire et de splendeur. L’homme
n’est rien, une crotte de mouche dans l’univers, et il a été fait
de peu inférieur à Dieu. C’est à propos de
ce Dieu immense et de cette terre toute petite que la révélation
chrétienne confesse que Dieu a tant aimé le monde qu’il
a envoyé son fils unique. La première tâche du pasteur est de proclamer, d’expliquer,
d’interpréter, d’enseigner la Bible. Que dire dans la prédication ? Luther a écrit : « Laissez agir Dieu et sa Parole. Les cœurs
des hommes ne sont point en mon pouvoir. Je ne les ai pas en mains pour
les manier à mon caprice. Je vais jusqu’à l’oreille.
Pas plus loin. Le cœur échappe à mon emprise. Ne
pouvant y verser la foi, je n’ai nul droit de forcer et de contraindre.
Dieu seul, en se donnant au cœur, peut lui donner vie. Annonçons
donc la Parole et abandonnons l’issue à Dieu. Regardez ce
qui m’est arrivé… je n’ai fait que proclamer,
prêcher, écrire la Parole de Dieu et rien d’autre.
Et, tandis que je dormais ou que je buvais de la bière à Wittemberg
avec Philippe et Amsdorf, la Parole agissait… Je n’ai rien
fait. La Parole seule a agi. » Le réformateur a été un
travailleur acharné, il a surtout été un prédicateur
infatigable, nous avons à peu près deux mille sermons de
sa main, sans compter tous ceux qui ont été perdus. Et
la prédication n’était pas la seule partie de son œuvre.
Luther pourrait être fier de ses oeuvres et penser que la Réforme
est un fruit de son travail, pourtant il laisse toute la gloire à Dieu
en prétendant que c’est pendant qu’il buvait de la
bière avec ses amis que la parole a fait son œuvre. Cette
citation dégage les deux principales responsabilités du
pasteur : prêcher et boire de la bière. Ou plus sérieusement,
prêcher et avoir suffisamment de foi pour croire que la parole
fait son œuvre dans le cœur de son Église.
Ces deux affirmations définissent le Dieu de la Bible. Pour revenir à ce
que nous disions au commencement de ce chapitre, si par nous-mêmes
les deux premières compréhensions que nous avons de Dieu
sont sa puissance et son éternité, dans la Bible ses deux
principaux attributs sont la justice et la miséricorde. Dieu fait
justice et Dieu fait miséricorde. Une prédication dans l’évangile Je voudrais terminer cette prédication sur la prédication
en relisant le récit des pèlerins d’Emmaüs pour écouter
ce qu’il peut nous dire sur la prédication. Le récit
peut se découper en cinq parties. 1- Les pèlerins s’interrogent entre eux sur ce qu’il s’est passé, ils sont perdus, ils ne comprennent rien. Ils avaient suivi Jésus parce qu’ils pensaient que c’était un homme de Dieu, celui qui allait délivrer Israël de ses ennemis et ils sont totalement déroutés par la croix. Ils ne comprennent pas que celui qu’ils avaient pris pour le Christ, c'est à dire le oint de Dieu, le fils chéri du père, puisse être maudit au point de finir dans l’horreur de la crucifixion. Ils sont avec leur question et il est bon d’arriver au culte avec nos questions. La première condition pour qu’une prédication parle est que l’on soit à l’écoute. Si on arrive au culte en situation de spectateur en se disant : Voyons ce que le prédicateur va dire aujourd'hui ? Est-ce qu’il est en forme ? Est-ce qu’il a bien préparé sa prédication ? Est-ce qu’il va être original ? Quelles histoires va-t-il nous raconter ? Nous aurons une réponse à cette seule question et nous pourrons dire : le prédicateur était en forme, il avait bien préparé sa prédication et il nous a raconté une belle histoire. On rentre chez soi et rien n’a changé. En revanche, si nous arrivons au culte avec nos questions, nos mains ouvertes, dans l’attente de ce que Dieu va nous dire, on a des chances de repartir avec des paroles qui nous apportent plus qu’une simple information sur le talent du prédicateur. 2 - Lorsque Jésus rencontre les pèlerins, il commence par leur demander de quoi ils parlaient. Il les aide à formuler leur question. Une bonne prédication commence par partir des questions des auditeurs. Un pasteur disait : « c’est dans mes visites, dans la rencontre avec les paroissiens et dans le partage de leurs questions que je nourris les sujets de mes prédications. » La prédication est une mise en écho de la parole biblique avec une situation particulière. C’est pourquoi, normalement, une prédication devrait mal vieillir. Quand on relit aujourd'hui les prédications qu’on disait il y a vingt ans, peu nous parlent et c’est normal puisque notre situation et la situation de notre monde ont changé. 3 - Ensuite le texte dit que Jésus leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait. Il a ouvert l’Écriture devant les disciples afin de faire entrer les paroles de l’Écriture en résonance avec la situation des disciples. Une formule dit qu’il faut prêcher avec la Bible dans une main et le journal dans l’autre. Le jour où la rencontre se fait et que la Parole rencontre l’actualité des personnes qui sont au culte, alors l’Évangile devient pertinent, une parole qui parle. 4 - Quand Jésus ouvre les Écritures aux pèlerins, leur cœur brûle mais leurs yeux ne sont pas encore ouverts, il leur faudra pour cela un signe, la fraction du pain. Entre le cœur qui brûle et les yeux qui s’ouvrent, nous passons du moment où nous sommes intéressés par une prédication au moment où nous la recevons comme une parole qui nous est personnellement adressée. 5 - Quand la prédication a parcouru tout ce chemin, les fruits ne se font pas attendre : les pèlerins retournent à Jérusalem pour raconter aux disciples qu’ils ont rencontré le ressuscité. Nous avons vu que le cœur du message biblique tournait autour des deux thèmes de la miséricorde et de la justice, de la grâce et de la conversion. Quand les pèlerins ont accueilli la présence du Christ comme une grâce pour eux, ils ont aussitôt répondu par une conversion. Finalement, le travail du prédicateur, c’est de mettre en
résonance le message biblique avec l’attente de l’assemblée,
le reste, la façon dont la rencontre s’opère, c’est
l’affaire du Saint-Esprit. Lui, il peut alors aller boire de la
bière avec ses amis.
Pasteur Antoine Nouis
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