Salutation

( Gn 28.10-17 / 1 Co 5.7, 6.19-20 / Mt 11.25-30)

 

· Le matin, quand on se lève, on se dit : bon jour !
· A midi, lorsqu'on se met à table, on dit : bon appétit
· Le soir, avant d'aller se coucher, on se souhaite : bonne nuit !
· A tout moment, lorsque l'homme ouvre l'Evangile, Dieu lui dit : bonne nouvelle !
· Au commencement de la semaine, en arrivant au culte, Dieu nous dit : bien venu ! C’est bien que tu sois venu. Tu es venu pour quelque chose de bien.

La grâce est première

La première parole du culte est une attestation de la grâce : La grâce nous est donnée de la part de Dieu notre père, de son fils Jésus le Christ, dans la communion du saint Esprit.

Cette ouverture est une façon de nous rappeler que la grâce est au commencement de tout.

Parfois, en arrivant au culte, nous nous demandons si Dieu est là, s’il va être là ce matin ? La réponse est toujours positive car nous croyons qu'il nous précède. Celui qui risque de ne pas être là, c'est moi.

Lever de soleil à JérusalemAu lieu d'invoquer la présence de Dieu comme le font certaines liturgies en disant : Seigneur, sois au milieu de nous !, nous ferions mieux de dire : Seigneur, tu es au milieu de nous, apprends-nous à être là ! Merci de cette heure à part de notre vie. Fais-en une heure de paix, de recueillement, d’attention, de lumière. Une heure où, par ton Esprit, nous apprenions à vivre dans la communion de Jésus, le Christ.

Dans l’évangile, Jésus dit : Venez à moi, vous qui êtes chargés et fatigués , il ne dit pas : Quand vous êtes chargés, appelez-moi et je vous trouverai. Parce que la grâce est là, nous pouvons déposer nos fardeaux et nos soucis et les laisser à l’entrée du temple car la grâce est le contraire du fardeau. Simone Weil a dit que la grâce était une légèreté qui nous permettait de marcher sur les eaux.

N’ayons donc aucune crainte à déposer notre fardeau et notre souci, à les laisser là, sans crainte… le seul risque que nous prenons est de ne plus les retrouver à la sortie !

Si la grâce nous est donnée, elle inscrit le culte dans le registre de la gratuité. Ce qui est gratuit est inutile, mais, de nos jours, qu’y a-t-il de plus précieux, de plus nécessaire que l’inutilité ? N’est-ce pas une grâce incroyable que de pouvoir passer une bonne heure, le dimanche matin, à nous inscrire dans la gratuité ? Plus nous sommes soumis à la dictature des calendriers et à l’oppression du rendement, plus nous avons besoin de ces temps où nous n’avons rien d’autre à faire qu’à nous asseoir, pour écouter, faire silence, méditer, ouvrir les mains, juste pour entendre cette simple phrase : La grâce est avec vous !

Jacob

Souvenez-vous du rêve de Jacob. Il fuit la colère de son frère dont il a usurpé le droit d’aînesse. Le soir venu, il se couche la tête sur une pierre en guise d’oreiller. Dans un rêve, il voit des anges qui montent et descendent une échelle et Dieu lui dit : Je suis moi-même avec toi, je te garderai partout où tu iras… je ne t’abandonnerai pas. Jacob se réveille et s’écrie : L’Éternel est présent dans cet endroit et je ne le savais pas !... Que cet endroit est redoutable ! Ce n’est rien moins que la maison de Dieu.

Parce que l’Éternel dit la grâce à Jacob, ce dernier comprend qu’il est dans la maison de Dieu et il trouve cette constatation redoutable. Au passage remarquons que ce qui fait la maison de Dieu, ce n’est pas le lieu, c’est la parole. Jacob dort à la belle étoile, il est dans la maison de Dieu car il a entendu une parole de bénédiction pour son histoire.

Mon étonnement ce matin, c’est que lorsque j’ai dit au commencement de ce culte : la grâce de Dieu est avec vous, je n’ai vu personne être terrassé, je n’ai vu personne trouver que cet endroit était redoutable parce que Dieu était présent.
Notre problème, c’est que nous sommes des habitués de la grâce, elle ne nous étonne plus, elle ne nous fait plus vibrer.

A combien de personnes avez-vous dit : bon jour ce matin ? Sur ces x bonjours, combien étaient sincères, combien de fois vous êtes-vous dit en regardant votre interlocuteur : « Vraiment je souhaite et je prie pour que ta journée soit belle ! » Inversons la question : combien de personnes vous ont souhaité une bonne journée ? Dix, quinze ? Avez-vous conscience que dix personnes souhaitent et prient pour que votre journée soit belle ? Si c’était le cas, l’amour, le désir de ces personnes devrait être suffisant pour illuminer votre journée et en faire un vrai bon jour.

Cessons d’être des incrédules. Nous sommes dans la maison de Dieu ; il est présent au milieu de nous et il nous donne sa grâce et sa paix. Si nous prenions au sérieux cette affirmation, elle est capable d’illuminer notre journée et notre semaine.

La grâce est un don, un cadeau. En nous faisant don de sa grâce, Dieu nous dit que nous sommes importants pour lui. Le Baal Shem Tov, le fondateur du hassidisme, a dit : Que chacun sache et prenne en considération que par sa nature, il est unique au monde et qu’aucune personne identique à lui n’a jamais vécu, car si une personne identique avait déjà vécu avant lui, il n’aurait pas besoin d’être. Accueillir la grâce sur notre journée, c’est entendre que notre vie est unique et… que nous pouvons être. Notre vie n’est pas une bulle de hasard ballottée dans un océan de nécessité, elle est le fruit du désir de Dieu qui nous a créés tels que nous sommes et qui nous appelle à la vie. Nous n’avons pas besoin de justifier, ni de mériter, notre existence sur terre, notre vie a du poids, de l’importance, pour Dieu… même lorsqu’elle nous paraît dérisoire.

À la limite, le culte pourrait se terminer après l’ouverture : La grâce et la paix sont avec vous. L’essentiel est dit… tout le reste est commentaire.

Une histoire de grammaire

Nous trouvons une belle évocation de cette grâce première dans le roman le plus mondialement connu de la littérature française : Les misérables de Victor Hugo. L’histoire fondatrice du héros, Jean Valjean, se situe lorsqu’il vient d’être libéré du bagne. Il est accueilli un soir chez un évêque qui lui annonce l’Évangile. Le lendemain, des gendarmes frappent à la porte de l’évêque en encadrant Jean Valjean, menotté : dans la nuit, il a volé des pièces d’argenterie et il s’est enfui. Reconnaissant son hôte, l’évêque s’adresse à lui en lui disant : « Mon ami, je vous avais aussi donné les chandeliers en argent. Tenez-les donc, ils sont à vous ! » Les gendarmes sont obligés de relâcher le voleur. Par son attitude, l’évêque vole son larcin à Jean Valjean en le transformant en don. Du coup, l’acte qui replongeait l’ancien forçat dans le mal et le malheur est annulé par l’acte de don… sa vie en sera transformée. Le mal est annulé par le bien : cette histoire est une métaphore de la grâce telle qu’elle est annoncée dans l’Évangile.

Parce qu’il y a eu une grâce à un moment dans son histoire, le forçat est devenu un homme généreux et altruiste. Parce que la grâce nous est donnée au commencement de notre histoire comme cela nous est rappelé au commencement du culte, nous pouvons vivre l’évangile.

Pour évoquer cette antécédence de la grâce par rapport à mes actions, Paul joue sur les modes grammaticaux en articulant l’impératif et l’indicatif selon une logique différente de la nôtre. Habituellement, l’impératif précède l’indicatif. Notre logique humaine dit : « Exploite ton talent et tu seras talentueux ; fais du bien autour de toi, tu deviendras quelqu'un de bien ; cultive-toi et tu seras cultivé. » Dans le passage des Corinthiens que nous avons lu, l’apôtre inverse la proposition. Il ne dit pas : Purifiez-vous du vieux levain… et vous serez sans levain, il dit : Purifiez-vous du vieux levain… puisque vous êtes sans levain. Il ne dit pas : Glorifiez Dieu dans votre corps et vous serez le temple du Saint-Esprit, il dit : Vous êtes le temple du Saint-Esprit… alors glorifiez Dieu dans votre corps. Il nous invite à vivre selon cette économie de la grâce qui est annoncée au commencement.

L’épître aux Corinthiens est une épître où l’apôtre est particulièrement sévère avec l’Église à laquelle il s’adresse. Il l’exhorte avec énergie face à plusieurs dérives. C’est aussi une des épîtres où il annonce le plus la grâce : Vous êtes riches de tout… Il ne vous manque aucun don de la grâce… Vous êtes en Jésus-Christ… Vous êtes le sanctuaire de Dieu… Vous êtes sans levain… Vous avez été lavés, vous avez été consacrés, vous avez été justifiés… Vous avez été achetés à un prix… L’apôtre n’appelle pas les Corinthiens à bien se comporter pour devenir des gens bien ; il leur annonce qu’ils sont les enfants chéris de Dieu avant de les inviter à vivre ce qu’ils sont déjà.

Nous retrouvons la même attitude chez Jésus. Qu’a-t-il dit à la femme adultère ? Ne pèche plus et je ne te condamnerai pas ? Non, il a dit : Je ne te condamne pas, va et ne pèche plus. L’exhortation à vivre la sainteté n’est pas une condition de la grâce, elle en est une conséquence.
Lorsque le commencement du culte dit : La grâce est avec vous, la suite va nous inviter à vivre selon l’économie de cette grâce première, ainsi tout notre culte ne sera pas autre chose qu’une déclinaison de la grâce et de ses conséquences.

 

Les bébés ont besoin d’être caressés

Dans certains orphelinats en Amérique, pendant la dernière guerre, des bébés venaient à mourir sans explication plausible. L’enquête a montré que cette mortalité inhabituelle s’était manifestée à partir du jour où les puéricultrices s’étaient mises à porter des gants en caoutchouc par peur des épidémies. Aujourd'hui, nous savons que les enfants des humains sont comme tous les mammifères, ils ont besoin d’être touchés, caressés, pour survivre. Nous savons que, même pour des adultes, les contacts physiques, le toucher, sont aujourd'hui indispensables à une bonne santé mentale. Quand on n’a aucun contact physique avec ses prochains, on est « mal dans sa peau ». L’isolement total est une des pires punitions qu’on puisse infliger à un humain.

En hébreu, un des verbes qui veut dire sauver s’écrit avec les mêmes lettres que les verbes soigner et caresser, masser. Une des compréhensions du salut, c’est que Dieu vient nous caresser. Être sauvé, c'est entendre que Dieu prend soin de nous.

La parole de grâce annoncée au début du culte nous dit un Dieu qui est venu pour nous faire du bien. Comme les bébés, si nous entendons cette parole et si nous l’accueillons, nous pourrons vivre une vie… vivante.

Pasteur Antoine Nouis

 

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