La sexualité, entre tabou et totem

(culte du 28 juin 2009, pasteur Antoine Nouis)

Gn 2.18-25
Ct des Ct 4.9-16
Jn 15.12-13

L’écrivain israélien Amos Oz raconte son éducation sexuelle : « Quand j’avais une douzaine d’années, je fréquentais une école religieuse de garçons très puritaine. Un jour, l’infirmière de l’école… deux heures durant, après avoir fermé la porte et les fenêtres, nous révéla les choses de la vie sans rien nous épargner : les mécanismes et les processus secrets, ce qui devait pénétrer où, les trompes, les tuyauteries et le reste… Je me rappelle notre effroi quand, après cette description détaillée, elle mentionna les deux monstres de la vie sexuelle, pires qu’al-Qaïda et le Hezbollah réunis : la grossesse non désirée et les maladies vénériennes. J’étais complètement sonné. Si j’avais à peu près compris la technique, je ne voyais pas ce qu’un individu sain d’esprit allait faire dans cette galère. Apparemment, cette brave dame avait omis de nous signaler que l’on pouvait également en tirer du plaisir. Mais peut-être l’ignorait-elle ? »

Un dessin humoristique représente un homme et une femme en train de faire l’amour sur un lit. Il lui dit : « Tu sais ce que j’aimerais, passer un après-midi avec toi à me promener dans la nature » et elle répond : « Attendons encore un peu, je ne suis pas sûr de t’aimer assez pour cela. »

 

Ces deux histoires sont distantes d’une trentaine d’année,
elles reflètent deux rapports différents à la sexualité.

Amos Oz est le témoin d’une époque où l’essentiel du discours sur la sexualité, y compris dans l’Église, était dans le registre de l’interdit, le péché dans le registre de la sexualité était beaucoup plus grave que le péché au regard de l’argent ou du mépris du prochain. À cette même époque, la société jetait un voile pudique sur cette question : il ne fallait pas en parler. La sexualité était un tabou.

De nos jours, les choses se sont inversées. Dans la société, la sexualité n’est plus un tabou, elle est devenue un totem. On en parle dans tous les journaux, on l’exhibe sur la publicité – on fait appel à elle pour vendre des voitures et des savonnettes – et le détour par la chambre à coucher fait partie des passages obligés de beaucoup de films. Alors que le discours sur la sexualité s’étale à tous les étages de notre société, l’église est soudainement devenue étrangement silencieuse sur ce sujet… par peur de rater le dernier train de la mode.

Entre totem et tabou, parole et silence, sexualité tue et sexualité obligatoire : que dit la Bible ? Les textes que nous avons lus montrent que la Bible aborde ce sujet. Elle ne parle pas que de ça mais elle en parle aussi. Elle en parle au niveau des fondements dans la Genèse : l’homme et la femme, la différence et la rencontre. Elle en parle au niveau du chant amoureux dans le Cantique des Cantiques : la séduction, le charme, la brûlure du désir. Elle parle de l’amour dans l’évangile lorsqu’il dit qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie, et ce verset peut aussi s’appliquer à la sexualité.

Commençons par le premier récit.

 

L’humain, un être de solitude

La première parole dite sur l’humain est qu’il est un être de solitude.

Pour évoquer cette solitude, je vous propose de remonter au commencement, au tout commencement de la vie de chacun, dans le ventre maternel. Dans cet enclos privilégié, ce lieu de refuge, le bébé est le roi. Il baigne, au sens propre du terme, dans la satisfaction de ses besoins. Il est nourri en permanence, il ne connaît pas la faim. Il vit à température constante, il n’a jamais chaud et jamais froid, le thermostat est bien réglé. Il est protégé des coups par des airbags très efficaces. Il est bien.

Puis vient le traumatisme de la naissance : il se fait expulser, chasser, renvoyer de ce cocon douillet. Il naît et doit affronter le manque : le froid et le chaud, la faim et la soif, l’absence et la solitude. La bible nous le dit : l’humain est un être de solitude. Par divers moyens, il cherchera à retrouver la fusion originelle mais ce ne seront que des régressions, il est condamné à la solitude.

Une des définitions de cette solitude se trouve dans la différence entre l’animal et l’humain. Le premier est créé espèce alors que le second est créé individu, être unique, seul. Dieu crée les éléphants, les moustiques et les kangourous alors que Dieu crée le humain. L’humain est un animal qui a conscience de sa singularité… de sa solitude.

Pour mettre fin à la solitude de l’humain, Dieu commence par créer les animaux et les présenter à l’humain, mais l’animal est trop différent, ce n’est pas lui qui mettra fin à sa solitude. Nous connaissons la suite de l’histoire : Dieu enfile une blouse de chirurgien, fait tomber l’humain dans une torpeur, extrait une de ses côtes et la modèle pour en faire une femme qu’il présente à l’homme. L’homme la reconnaît tout de suite : Elle est l’os de mes os, la chair de ma chair.

L’humain est invité à la rencontre avec un autre-différent-de-lui-même. Il y a, entre l’homme et la femme, du même (os de mes os, chair de ma chair) et du différent. Un homme et une femme, un garçon et une fille, ce n’est pas pareil. C’est dans la compréhension de cette différence que vient s’inscrire la sexualité.

Un beau commentaire rabbinique raconte que Dieu a fait défiler les animaux par paires devant l’humain alors qu’ils étaient en train de s’accoupler. Le spectacle de cette sexualité a déçu Adam parce qu’il a remarqué que, dans l’exercice qui se déroulait devant ses yeux, les animaux ne se regardaient pas. Lorsque Adam a rencontré Ève, il a vu qu’ils pourraient s’aimer en se regardant, c’est alors qu’il s’est écrié : Cette fois, c’est l’os de mes os, la chair de ma chair. Selon ce commentaire, le propre de la sexualité humaine, qui marque sa différence avec la copulation, est que le partenaire est un visage, c'est à dire qu’il est sujet unique que ne peut se réduire à n’être que l’objet d’un désir. Si la sexualité est si importante dans le domaine de l’éthique, c’est qu’elle est un des lieux où s’expérimente la principale question morale : le rapport à l’autre dans sa différence, la rencontre d’un visage avec un autre visage. Une sexualité heureuse est une école de comportement car il faut du temps, de la délicatesse, de la parole et de l’écoute pour atteindre son épanouissement.

 

Les mots de l’amour

Pour dire l’amour, le grec a trois mots différents. Je vais forcer un peu sur leurs différences pour nous permettre de distinguer les compréhensions de l’amour.

Eros veut dire désirer, aimer passionnément, c’est le sentiment, plus ou moins impétueux, qui me pousse vers l’autre pour franchir la séparation d’avec lui. C’est l’amour, parfois dominateur, qui peut dévorer son objet. Celui-là, notre société le connaît bien. Sa figure est celle de l’amant et c’est la sexualité qui est l’expression d’un désir.

Philia évoque l’amitié. C’est l’amour qui accueille et qui rencontre le prochain avec bienveillance. Pour qui le prochain n’est pas qu’un sujet de désir mais aussi un sujet de conversation. Il évoque l’attention, la réciprocité, le partage. Sa figure est celle de l’ami, c’est la sexualité vécue comme un échange.

Agapé est l’amour du Christ dans la Bible. C’est l’amour du verset qui dit qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. C’est l’amour dont parle Paul dans l’épître aux Éphésiens : Maris, aimez vos femmes, comme le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle. Sa figure est celle du Christ, c’est la sexualité dans le registre du don.

Les trois registres se trouvent dans la Bible, le désir dans le cantique des cantiques, la philia dans la Genèse et l’agapé dans l’évangile. Une sexualité biblique serait une sexualité qui ne reste pas dans le seul registre de l’eros, ni dans celui de la philia… ni dans celui de l’agapé mais une sexualité qui circule sur les trois registres du désir, de l’échange et du don. Le mot important est celui de circulation, elle est à la fois désir et don, partage et communion.

 

Pour évoquer cette compréhension de la sexualité, je la mettrai en relation avec trois mots.

Le mot chasteté qui est aujourd'hui un mot tabou au même titre que l’était la sexualité un temps. Il est habituellement entendu comme une absence de vie sexuelle : c’est sa définition en négatif. Je la définirai en positif comme le refus de vouloir vivre une quelconque sexualité en dehors de cette lecture de la rencontre qui joue sur les trois tableaux de l’éros, de la philia et de l’agapé. Elle n’est ni une loi ni une obligation mais un idéal. Comme tous les idéaux dont parle la Bible, il est exigeant comme sont exigeants l’amour du prochain, l’offrande, le don, le témoignage. C’est la découverte qu’il faut parfois du temps et de la patience pour arriver à l’harmonie des corps.

Il ne se passe pas de jour sans que ma boite de courriels ne soit inondée de spams me proposant des pilules pour améliorer mes performances sexuelles ou augmenter la taille de ma virilité. Ces remèdes, à supposer qu’ils aient quelque efficacité, ne peuvent conduire qu’à des impasses car, dans le domaine de l’intime, il y a plus de joie et de fécondité à partager ses fragilités que ses performances ! La réponse à la tyrannie des performances est l’éloge de la patience et l’affirmation qu’il faut du temps et une attention renouvelée à l’autre et à son désir pour dépasser les passages à vide que traversent tous les couples à un moment ou un autre de leur histoire.

Le mot mémoire. Notre corps, notre intimité, notre être intérieur sont des espaces mystérieux. Notre être intérieur est comme un disque dur sur lequel s’inscrit tout ce que nous avons vécu depuis notre naissance. C’est écrit quelque part en nous, même si nous n’en avons pas conscience. Cela est particulièrement vrai pour ce qui touche notre intimité : notre corps a une mémoire. Ce que nous avons vécu dans le domaine de la sexualité n’est pas neutre, c’est écrit en nous. Quand ces expériences sont tristes, moches, nous en gardons les cicatrices… les cicatrices de la vie. Mais Dieu est un Dieu de recommencement, nous pouvons appeler son pardon et sa guérison sur notre histoire. Il nous appelle à guérir nos blessures et dépasser nos échecs pour être ouverts à un nouvel aujourd'hui de notre sexualité. Dans les commandements de l’évangile, le verbe aimer est conjugué au futur : tu aimeras. Quel que soit notre âge, l’amour est devant nous, l’amour est une promesse.

Le mot prière. Si notre sexualité est si importante pour l’humain, c’est un sujet qui, plus que d’autres, doit être porté dans notre prière. Je lisais, dans un journal, la réponse d’un pasteur à un couple qui parlait de ses problèmes de sexualité :

- E st-ce une question que vous portez dans la prière, a demandé le pasteur ?

- Peut-on parler de notre sexualité à Dieu ?

- Dieu nous a créés comme des êtres sexués. Ne pas parler à Dieu de sexualité, c’est comme ne pas parler informatique le jour où vous rencontrez Bill Gates !

 

Ni totem, ni tabou, la sexualité appartient à notre vie et elle est importante. C’est pourquoi je souhaiterai terminer cette méditation avec un vœu. Dans les liturgies d’autrefois, lors des mariages, on priait pour que les mariés s’accomplissent dans leur âme et dans leurs corps. La liturgie officielle de mon Église est plus pudique et se contente de prier pour que les mariés connaissent la paix, la joie et l’harmonie… Serait-il possible d’être un tout petit peu plus explicite ? Dans les mariages que je célèbre, je m’inspire d’une liturgie orthodoxe et demande à Dieu de donner aux mariés l’unité de leur intelligence et de leur corps, de protéger leur lit nuptial, de bénir leur intimité, de toujours leur renouveler le plaisir de la rencontre et de répandre sur eux la rosée du ciel… et, en associant dans ma prière tous les couples qui assistent à la noce, je termine par un joyeux : Amen !

Amen

 

 

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